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ABBASI Siyavash AWESTA, 

Dialogue avec Le Général GHARABAGHI, Chef d'état major du shah d'Iran

INTERVIEW AVEC LE GENERAL ABBAS GHARABAGHI dernier chef d'Etat-major interarmes de l'armée impériale d'Iran

  Abbasi : Bonjour mon Général. Je vous prie d'emblée de nous parler sommairement de vous et des postes de responsabilité que vous avez occupé.

  Gharabaghi: Bonjour M. Abassi. J'ai parcouru tous les échelons de commandement, du commandement de section jusqu'au commandant en second de l'armée de terre. Mes principales fonctions ont été: commandant-adjoint de la garde impériale, professeur de l'Académie militaire, commandant de la brigade de l'Académie militaire, commandant de l'académie militaire (composée alors de 10 académies), commandant de la cinquième division de Gorgan, commandant de la première division de la garde, chef d'état-major de l'armée de terre, commandant du 1er corps d'armée de Kermanchah, commandant en second de l'armée de terre, commandant de la gendarmerie, ministre de l'Intérieur et enfin commandant en chef de l'Etat-major. A ce propos je dois indiquer que l'une des plus importantes missions qui m'avaient été confiées consistait à contrecarrer les agressions frontalières de l'Irak:

Dans le cadre de cette mission j'ai résidé pendant un an à Kermanchah. Cette mission fut heureusement un succès et aboutit à la conclusion du fameux accord d'Alger de 1975. Après le succès de cette mission, Sa Majesté me confia une autre mission, celle du commandement de la gendarmerie et en particulier son épuration des éléments corrompus. Il me faut ajouter que durant ces 40 années de service, aussi bien dans l'armée de terre, que la gendarmerie et au ministère de l'intérieur, ma méthode de travail consistait à lutter contre les éléments corrompus.

Aussi, je me suis fais de nombreux ennemis (comme vous l'avez fait remarquer lors de la précédente séance). Dans mon ouvrage j'avais fait remarqué qu'ayant quitté l'Iran, Sa Majesté n'était plus en relation avec le gouvernement et l'état-major général et par conséquent ne pouvait être au courant des événements en Iran.

Abbasi: Etant donné que vous avez fait allusion à la maladie du Chah, je voudrais tout de suite et avant d'entamer les principales questions, vous demandez à quel moment avez-vous été informé de la grave maladie du Chah?

  Gharabaghi: Jusqu'à la fin des événements du 1l février et même lorsque je quittai l'Iran après 14 mois de vie dans la clandestinité, je n'étais nullement informé de la maladie de Sa Majesté. Pendant ma vie clandestine, écoutant les informations diffusées par les radios étrangères, j’ai que Sa Majesté voulait se rendre aux Etats-Unis pour se soigner. Je pense que jusqu'au 1l février, autant qu'il ressort des documents et des ouvrages publiés plus tard sur ce sujet, ni moi ni personne d'autre n'étions au courant de cette maladie. Le secret avait­ été bien gardé, même sa famille n'en été pas informée.

  Abbasi: C'est-à-dire seul le Chah et ses médecins étaient au courant. Vous, vous ne l'étiez pas?

Gharabaghi: Oui. D'après ce que j'ai pu lire plus tard, seul Sa Majesté en était informé. C'était un secret et personne n'en fut informé sauf son médecin particulier. Les docteurs Ayadi et Safavian étaient au courant de sa maladie et d'après ce que j'ai pu lire, les étiquettes des médicaments qui lui étaient administrés étaient changées afin que personne ne soit au courant de la nature de cette maladie.

Abbasi: Nous arrivons à notre première question, celle du coup d'Etat. J'ai moi-même à plusieurs reprises indiqué à ce propos que la question du coup d'Etat ne peut plus se poser pour un esprit censé. En effet le Chah avait abandonné tout le monde et quitté le pays avec toute sa famille. Lorsque vous-même et d'autres avaient demandé des ordres au Chah, celui-ci avait répondu : coopérez avec le gouvernement. Il était persuadé qu'il existait certains plans et que son voyage était sans retour et que le monde avait décidé de le substituer. Cependant, j'aurai souhaité que vous-même vous répondiez à ceux qui demandent pourquoi l'armée n'a pas organisé un coup d'Etat et résisté à la révolution, tout en sachant qu'elle était déjà descendue dans la rue et avait provoqué les massacres du 17 Chahrivar à Téhéran et dans d'autres villes, sans que pour autant la vague révolutionnaire s'estompe. Ce fut plutôt le contraire.

Gharabaghi: Vous venez de soulever de nombreux points, dont l'examen de chacun prendrait beaucoup de temps. Je peux, cependant, dans la limite du temps imparti, répondre sommairement à certains de vos propos. Tout d'abord concernant le coup d'Etat. Ceux qui parlent de coup d'Etat sont fondamentalement dans l'erreur, car le coup d'Etat signifie que dans un pays donné, l'armée se soulève contre le gouvernement en place et se substitue à lui. Or, dans notre pays, Sa' Majesté, avant de partir, avait désigné M. Bakhtiar comme Premier Ministre. Bien que son gouvernement était imposé et que Bakhtiar avait posé comme condition préalable le départ de Sa Majesté du pays, le Parlement (le Sénat et l'Assemblée nationale) l'avait approuvé et nous étions donc tenus de soutenir le gouvernement légal. Sa Majesté l'avait lui-même suggéré tout en indiquant que ce soutien devrait avoir lieu aussi longtemps que le gouvernement respecterait la Constitution. Avant de quitter le pays, Sa Majesté avait précisé qu'il fallait éviter que le sang coule. C'était un ordre qu'il n'arrêtait pas de répéter. Avant de quitter l'Iran, le 15 janvier, Sa Majesté m'a déclaré: le Premier Ministre est inquiet car les informations publiées en Iran et à l'étranger font part d'un éventuel coup d'Etat; il m'avait dit que le Premier Ministre était inquiet et qu’il était nécessaire que vous confirmiez dans une conférence de presse que l'armée ne fera pas de coup d'Etat. Je fis de même et j'ai déclaré que si l'armée et le peuple s'affrontaient il ne resterait rien ni de l'un ni de l'autre et qu'aucun Iranien ne peut souhaiter une telle chose.

Le lendemain, Sa Majesté quitta l'Iran. Un problème important fit alors jour: lorsque M. Bakhtiar fut nommé Premier Ministre, Sa Majesté eut un entretien avec Thierry Desjardins, journaliste et envoyé spécial du Figaro. Lors de cette interview, le journaliste (Thierry Desjardins) posa la question suivante : quelle est votre opinion à l’égard du gouvernement, les anciens partisans de Bakhtiar (les opposants) le considèrent comme un traître car celui-ci veut profiter de sa position d'ancien opposant et démontrer qu'il est en mesure de sauver le régime; vos partisans également le considèrent comme traître car il veut vous envoyer en exil? Sa Majesté confirma ces dires: Oui, je le sais. Pour moi c'était clair que Sa Majesté n'avait aucune confiance en Bakhtiar. Le lendemain, Bakhtiar eut un entretien avec des journalistes et déclara: "Sa Majesté quittera le pays dans les prochains jours et dans la situation actuelle je ne peux pas dire s'il retournera ou non en Iran." Il n'existait pour moi plus aucun doute que le gouvernement de Bakhtiar avait été imposé à Sa Majesté. C'est pourquoi lors d'un de mes entretiens avec ce dernier je lui demandai: si après votre départ, et compte tenu des informations publiées par les journaux, des événements imprévus ont lieu dans le pays quel devrait être le rôle de l'armée? Sa Majesté ordonna: tout d'abord il faut préserver coûte que coûte l'armée car elle est indispensable pour la sauvegarde du pays et ensuite nous ne savons pas ce qui va se passer; faites ce qui vous semblerez bon avec les autres commandants". Ce furent les derniers ordres que je reçus de Sa Majesté.

Abbasi : Nous arrivons à la déclaration de neutralité de l'armée, le Chah aurait certainement accepté et signé la déclaration de neutralité de l'armée signée par les hauts commandants de l'armée et par vous-même?

Gharabaghi: Vous parlez avec des "si"; si Sa Majesté n'avait pas quitté le pays, sans doute Khomeiny ne serait pas venu en Iran.

Abbasi : Cependant vous avez entendu ces paroles de Mme Farah Pahlavi répétées plusieurs fois aux commandants militaires, au Chah et à vous-même: "Si nous ne quittons pas très prochainement l'Iran notre sort sera celui de Louis XVI, le Chah sera décapité et moi­ même emprisonnée". Aussi s'ils seraient restés, vu que le Chah ne souhaitait pas que le sang coule, vu sa maladie connue plus tard par beaucoup de personnes, sans doute ils se seraient rendus à la révolution. Lorsque le Chah a dit: j'ai entendu la voix de la révolution cela signifiait se rendre à la révolution, n'est-ce pas?

Gharabaghi: Oui, c'est en effet une manière d'admettre la révolution. Oui, sans doute. Le gouvernement de Azhari était un gouvernement militaire à l'instar de la Turquie, dont certains souhaitaient voir en Iran, suivant le même style. Le commandant en chef de l'Etat-major était devenu premier ministre et les commandants des forces, les ministres. Sa Majesté ayant entendu la voix de la révolution, ce gouvernement n'avait plus de raison d'être et disparut. Il fut remplacé par celui de Bakhtiar qui avait posé comme condition préalable le départ de Sa Majesté. Au même moment, sous prétexte de soutenir le gouvernement de Bakhtiar, le général Huyser arriva en Iran. Or, nous avons su par la suite, qu'accompagné de l'ambassadeur des Etats-Unis ils avaient rendu visite à Sa Majesté, lui demandant la date et l'heure de son départ du pays. Il s'avère donc que la mission qui avait été conférée à Bakhtiar était planifiée et organisée d'avance pour pousser Sa Majesté à quitter le pays. On ne peut pas imaginer le cours des événements si celui-ci était resté dans le pays; cependant, ce qUI est certain, c'est que Khomeiny n'aurait pas entré en Iran et les événements auraient pris une autre tournure. Personnellement, j'étais persuadé que si Khomeiny rentrait en Iran, aucune résistance ne pouvait plus être possible. Avec le départ de Sa Majesté plus personne ne restait. Nous savions tous que Bakhtiar n'était pas une personnalité connue dans le pays, qu'il était un des opposants farouches, son animosité était dirigée contre la famille Pahlavi; il n'avait aucune popularité, la preuve en est que nous avions organisé une manifestation au profit du gouvernement et de la Constitution, manifestation qui ne put avoir lieu malgré la contribution et le soutien de l'armée. Aussi, lorsqu'ils pensèrent laisser entrer Khomeiny, pour moi il était certain qu'on ne pourrait plus rien faire.

  Abbasi : Surtout que le départ du Chah était une des revendications de Khomeiny. Il avait annoncé qu'il fallait que le Chah parte pour qu'il vienne. Je suis très content de savoir que vos réponses permettent d'éclaircir l'opinion de nos auditeurs. En tant que dernière question, je voulais vous demander des précisions sur le début de la guerre Iran-Irak et le rôle de Bakhtiar dans ce domaine? Vous savez qu'une fois assassiné, Bakhtiar a été considéré comme une victime et beaucoup de questions sont restées sans réponses. La révolution en Iran était une révolution populaire mais la guerre qui eut lieu entre l'Iran et l'Irak pendant plusieurs années a détruit notre territoire, a massacré nos jeunes, mutilé des centaines de milliers de personnes, poussé dans l'errance des milliers de familles, tout en renforçant le pouvoir du régime des mollahs!

  Gharabaghi : Quant à la question relative à l'agression de l'Irak contre l'Iran, je l'ai développé dans mon ouvrage. Je peux affirmé avoir été la seule personne qui s'était opposée à l'époque à cette agression; j'avais publié un communiqué à ce propos. Mais il ne faut pas oublier une question très importante, celle du coup d'Etat de "Nojeh". Du point de vue équilibre militaire, les divisions de fantassins et de blindés de l'Irak étaient supérieures en nombre par rapport à celles de l'Iran, mais Oveyssi sur recommandation des autorités étrangères s'étaient rendus auprès de Saddam Hussein pour l'encourager à attaquer l'Iran. Tout ceci n'a fait que renforcer le régime de la République Islamique.

Cependant les préparatifs de l'attaque étaient très importants du point de vue militaire. Récemment un ouvrage a été publié, intitulé "Enquête sur l'assassinat de Bakhtiar". Les auteurs sont MM. Chaperon et Tournier. Le premier est le rédacteur en chef d'Europe 1. Il est explicitement indiqué dans cet ouvrage que: Saddam Hussein avait versé dix millions de dollars à Bakhtiar afin d'organiser le coup d'Etat de Nojeh. Ce dernier le fomenta avec ces millions. La liste de tous ceux qui voulaient participer à ce coup d'Etat fut découverte par les agents de renseignement de la République Islamique. L'ouvrage rapporte que 160 jeunes officiers aviateurs, parmi les plus brillants de l'Iran, furent exécutés. Ceux qui connaissent l'armée et l'aviation, savent qu'un pilote militaire n'est pas un pilote ordinaire. Tout d'abord, il n'est pas facile de les sélectionner, car n'importe qui ne peut pas remplir ces missions et d'être un pilote militaire. Par ailleurs, les frais de formation d'un pilote militaire sont faramineux. Ces pilotes furent exécutés et de nombreux autres arrêtés et emprisonnés. En effet, je dois avouer qu'après la neutralisation de l'aviation iranienne par Bakhtiar, le gouvernement irakien s'est autorisé d'attaquer l'Iran. Il n'y a pas d'exemple semblable dans l'histoire, qu'un Iranien commette un tel acte au nom de la lutte contre ses compatriotes. M. Bakhtiar a soutenu pendant huit ans l'agression irakienne et le massacre de ses compatriotes. En 1983, trois ans après le début de la guerre et la mort de milliers d'Iraniens, lorsque le gouvernement de la France fournit à l'Irak des avions Super Etendards et des Exocets, M. Giscard d'Estaing, ancien Président de la République protesta, affirmant que l'Iran et l'Irak étant en guerre il n'est pas opportun que la France fournisse de nouvelles armes d'attaque à l'Irak. Simultanément M. Bakhtiar a eu un entretien avec le magazine Paris Match (n°1795, 21 octobre 1983) dans lequel non seulement il encourageait le gouvernement français à fournir les avions à l'Irak mais demandait également à ce dernier d'utiliser les Exocets (dont on connaît les capacités de destruction) pour bombarder l'île de Khark et toutes les autres réserves vitales de l'Iran.

Aussi non seulement il mit au point les préparatifs de la guerre et fit neutraliser l'aviation iranienne, il soutint cette agression pendant huit ans et tout ceci en échange des 60 millions de dollars qu'il avait perçu de l'Irak. Ce fut un service rendu par Bakhtiar au nom de la "formation de l'opposition" conduisant, comme nous l'avons dit plus haut, les jeunes de notre pays et toute sa population vers la destruction, l'anéantissement et la mutilation. Aujourd'hui encore le gouvernement et le peuple iranien continuent à payer les frais de cette guerre.

Abbasi : Mon général, pourquoi parlez-vous toujours de la révolution iranienne, cette révolution dont même le Chah avait entendu la voix, en terme de "crise"?

  Gharabaghi: C'est correct de dire qu'il y a eu une révolution en Iran, mais à mon sens une" révolution" signifie le "changement de l'infrastructure d'une société et doit créer une nouvelle­ infrastructure" .

Cette dernière être accompagnée de développement et de progrès, vers une société plus prospère, plus libre, une éducation plus avancée, une meilleure santé publique, bref tout devrait être amélioré par rapport au passé. La révolution française de 1789 a offert au peuple français la liberté, l'égalité et la fraternité dont nous observons aujourd'hui les progrès qu'a réalisé ce pays. Or, malheureusement, au lieu du progrès et de la prospérité, la révolution de la République Islamique des Mollahs n'a apporté pour le peuple que le retour aux principes moyenâgeux et la suppression de toutes les libertés. Je ne pense pas que le terme" révolution" conviendrait aux événements de l'Iran. Certains ont utilisé les mots » révolution »

Abbasi: Mon général, durant ces dernières années de nombreux ouvrages ont été publiés en rapport avec la révolution iranienne. Vous­ même qui étiez au cœur de ces événements qu'en pensez-vous?

Gharabaghi: C'est une question pertinente. Voyez-vous, chaque jour les étrangers s'efforcent dans les paroles et dans leurs écrits, de préserver leurs intérêts nationaux, et de nous conduire vers des sentiers perdus dans leur explication de la crise de 1979 et les raisons du malheur du peuple iranien. Cependant, malheureusement, les écrits des étrangers constituent des références pour la plupart des Iraniens, sans pour autant s'intéresser aux preuves et faire des recherches et des études. Dans leurs écrits sur ces événements ils se référent souvent aux étrangers. Si nous avons encore le temps, je voudrais apporter un exemple.

Abbasi: Allez-y, je vous en prie.

Gharabaghi: Vous savez que le général Huyser est un militaire prisé par les Iraniens. Après le 11 février 1979, avec l'aide financière de M. Bakhtiar, il fit publier son ouvrage en Angleterre. Les appareils de propagande de Bakhtiar lancèrent immédiatement une vaste campagne de promotion de cet ouvrage. M. Bakhtiar lui-même, dans un message spécial publié dans ses hebdomadaires et sa radio demanda expressément à tous les Iraniens de lire cet ouvrage. Suite à la publication de ce livre, l'amiral Habibollahi, commandant en chef de la marine et certains des généraux et des personnalités ci viles IranIennes, suivant leurs informations, écrivirent des articles et réfutèrent les propos de Huyser en apportant des preuves tangibles. l'ai écris moi­-même un ouvrage intitulé" Les secrets de la mission de Huyser lors de la crise en Iran" et j'ai démontré, preuves à l'appui, l'inexactitude des propos de Huyser. l'ai prouvé que le livre de Huyser est uniquement destiné à la propagande et visait à acquitter sa propre personne et le gouvernement américain de l'époque. D'ailleurs, sept mois après la parution de son ouvrage, lors d'une interview avec la chaîne de télévision américaine NBC, le général Huyser avoua lui-même, tenez-­vous bien, qu'il avait écrit son livre après conseils pris auprès de la CIA, du ministère des Affaires Etrangères des Etats-Unis, du Conseil National de Sécurité et de Lord Charlton, expert auprès du ministère de la Défense de la Grande-Bretagne. Autrement dit, il a avoué que les contenus de son ouvrage ne correspondaient pas à la vérité mais qu'il avait été rédigé sur les ordres du gouvernement américain et dans le cadre des intérêts nationaux des Etats-Unis. Néanmoins, malgré tous les documents que nous avons mis à la disposition de nos compatriotes, après 17 ans et l'éclaircissement de bon nombre des questions relatives à la crise de 79, beaucoup de nos auteurs se réfèrent encore uniquement aux ouvrages des étrangers comme à celui de ce même général Huyser. Comme je l'ai indiqué, Huyser n'est qu'un exemple. Il y en a beaucoup d'autres auxquels les auteurs iraniens font référence. Par conséquent, les écrits des Iraniens qui se réfèrent à ces types d'ouvrages ne peuvent avoir une véritable valeur historique. C'est vraiment désolant de constater. que les écrits des étrangers constituent pour certains des preuves indiscutables.

  Abbasi: Vous avez raison, il semblerait que lorsqu'à son arrivée' en Iran, le général Huyser avait constaté que vous ne l'écoutiez pas, il vous en avait voulu?  

Gharabaghi: Oui, son livre comporte des propos hostiles à mon égard, allant jusqu'à me maudire. Vers la fin de son ouvrage il a explicité son mécontentement. C'est scandaleux. Le représentant du Président américain est venu en Iran pour soi-disant soutenir le gouvernement de M. Bakhtiar. Plus tard, le ministère américain des affaires étrangères a annoncé que la mission du général Huyser en Iran a été prolongé afin que celui-ci trouve un ministre de la guerre pour monsieur Bakhtiar. Comprenez-vous! Il est venu pour cela et a rédigé ses mémoires avec l'aide de ces mêmes organisations que j'ai cités plus haut. Il finit son général qui était adjoint du commandant en chef des forces de l'Atlantique Nord. Il finit son ouvrage par ces affirmations mensongères et pour se soustraire de toute poursuite il ajoute que le général Gharabaghi dénonce ces propos.

Abbasi: Mon général, quel a été à votre avis le poids des puissances étrangères et du mouvement populaire à l'intérieur dans la révolution iranienne?

Gharabaghi: A mon avis le rôle des puissances étrangères était plus éminent et plus efficace. Le rôle du peuple iranien a commencé en effet après l'annonce de la politique des droits de l'homme de M. Carter et à la suite de la création de l'atmosphère politique libre entamée par le gouvernement du feu Hoveyda. On ne peut pas dire qu'auparavant il n'existait pas d'opposants ou de mécontents. Seulement l'annonce de la politique américaine des droits de l'homme leur accorda une liberté de mouvement. Le gouvernement iranien, ami des Etats-Unis et soucieux de préserver ses liens d'amitié avec ce pays, annonça l'atmosphère politique libre. Les iraniens opposants ont commencé les manifestations. Bien sûr, suite à la nomination de M. Bakhtiar au poste de Premier Ministre, les puissances étrangères intervinrent ouvertement en Iran. M. Carter envoya le général Huyser en Iran pour soutenir le gouvernement de M. Bakhtiar, ce qui était sans précédent dans l'histoire de l'Iran. Pourquoi un général étranger viendrait soutenir le gouvernement iranien? Lui-même nous a dit que les Etats-Unis soutiennent l'armée et je vous demande de soutenir le gouvernement de Bakhtiar? Qui au sein de l'armée avait-il affirmé le contraire? Que signifie cela, pourquoi et selon quelle nécessité il devait venir et nous conseiller ainsi? Il existe un gouvernement légal nommé par Sa Majesté comme cela avait été fait pendant 37 ans, le Parlement lui accorde sa confiance et nous, nous sommes tenus à soutenir le gouvernement. Alors pourquoi cette intervention américaine pour nous demander de soutenir le gouvernement de Bakhtiar. Déjà à l'époque j'en avais informé certains hauts commandants tel que l'amiral Habibollahi et le général Toufanian qui sont en vie et résident aux Etats-Unis. Le général Huyser avec l'aide de M. Bakhtiar préparaient l'arrivée de Khomeiny. J'ai voulu démissionné. Au lieu de s'adresser au Conseil de régence, M. Bakhtiar a demandé l'aide de l'ambassadeur des Etats-Unis et m'a prié de venir en fin d'après-midi pour en discuter. Je lui ai répondu: Monsieur j'ai pris ma décision et compte tenu de vos agissements je préfère démissionner. Il me dit: d'accord, donner votre démission, mais venez quand même pour discuter.

Lorsqu'en fin d'après-midi je rentre dans le bureau du Premier Ministre, je vois que l'ambassadeur des Etats- Unis, sans que j'en sois informé, est assis dans le bureau. Voilà une preuve de l'intervention des puissances étrangères. Ils se sont installés tous les deux en face de moi et m'ont assuré que Khomeiny ne viendrait pas, qu'ils fermeraient l'aéroport. Une fois l'aéroport fermé, je retire ma démission. Une semaine plus tard, M; Bakhtiar, sans consulter le comité des commandants, et contrairement à ses promesses, a fait ouvrir l'aéroport avec l'aide du général Huyser et de l'ambassadeur des Etats-Unis. Je me suis adressé à lui et je lui ai" demandé: pourquoi avez-vous fait une telle chose? Il m'a répondu: Ne vous inquiétez pas Cc' est un Premier Ministre qui parle au chef d'Etat-major interarmes):

Les ambassadeurs des Etats-Unis et de l'Angleterre nous ont promis que Khomeiny viendra, ira à Qom et n'interviendra pas dans la politique. Notre Premier ministre était en contact avec des ambassadeurs étrangers et c'est avec leur concours qu'il nous place devant un fait accompli. M. Bakhtiar fait entrer Khomeiny en Iran avec tout le protocole. Celui-ci désigna Bazargan comme son premier ministre. Le Premier Ministre en fonction autorisa la télévision à retransmettre toutes ces cérémonies.

M. Abbasi : Selon beaucoup de gens, cette révolution a été déviée de son chemin, qu'en pensez-vous?

Gharabaghi: M. Abbasi, vous savez bien que lors de la crise de 79, M. Sandjabi, dirigeant du Font National s'est rendu à Paris et a rencontré Khomeiny à Neuphle-le-Château, il conclua un accord et publia un communiqué. Autrement dit, il a admis la direction de Khomeiny. Le peuple iranien l'entendit et l' honora et à son retour il fut accueilli avec un respect sans pareil. Tous les révolutionnaires de l'époque, aussi bien les universitaires, les médecins, les professeurs, les commerçants du bazar, tous, en particulier les intellectuels comme M. Sandjabi, M. Bakhtiar et M. Bazargan dont on disait à l'époque qu'ils avaient chacun derrière eux 30 ans d'activités politiques, acceptèrent tous la direction de Khomeiny et cédèrent à lui et aux religieux qui l'entouraient les rênes du mouvement. Je ne parle pas ici des jeunes révolutionnaires, mais ces messieurs qui avaient eu des années d'activités politiques, qui déclaraient avoir été opposants pendant trente ans, que la politique du pays présentait tel ou tel défaut, ces intellectuels devaient prévoir qu'une révolution dirigée par Khomeiny et les religieux qui l'entouraient, que vous connaissez et je ne veux pas citer de noms, ne pouvait suivre un autre chemin. Par conséquent, je ne pense pas que ­ cette révolution a été déviée. Cette révolution réalisée par Khomeiny avec les objectifs qu'il lui avait fixés c'est-à-dire la révolution islamique, s'avance dans l'axe qui lui a été défini. Les intellectuels qui prétendent que cette révolution s'est déviée, le faisaient dans leur imagination. Chaque fois que je voyais M. Bakhtiar, il me disait qu'il venait de rencontrer soit M. Taléghani, soit M. Montazéri, soit M. Beheshti, soit M. Mofatteh et d'autres encore dont je ne connais pas les noms. Il nommait tout le monde mais ses préférences allaient vers M. Motahari duquel il disait beaucoup de bien. Aussi, dès le début cette révolution a été réalisée par les Sandjabi, les Bazargan, les Bakhtiar, etc., maintenant ils prétendent qu'elle a été déviée. Ce n'est pas vrai.

Abbasi: Une autre question posée est celle de votre sortie du pays. Au préalable, je dois dire à nos chers amis que tous ceux qui ont quitté le pays l'ont souvent fait en traversant les obstacles naturels ou en falsifiant des documents ouen se déguisant, de même que MM. Bani Sadr et Rajavi ont quitté l'Iran en avion en se déguisant. Un autre point important sur lequel il me faut insister c'est que depuis que vous êtes sorti de votre silence, vous avez réussi à changer les opinions de beaucoup de personnes. Je vois à travers des journaux publiés aux Etats­-Unis et en Australie ou ailleurs que des chercheurs sont de plus en plus de même avis que le général quant à la nature de ceux qui détiennent le pouvoir. De plus en plus on dénonce le rôle des puissances étrangères et leur manipulation des événements en Iran. Bref, je voulais vous demander de nous préciser pour la première fois les modalités de votre sortie du territoire.

Gharabaghi: J'ai vécu quatorze mois dans la clandestinité en Iran. Tout ce qui a été dit sur mon départ du pays n'est que mensonge, car à ce jour, personne n'a présenté une preuve quelconque à mon encontre. Comme l'écrivait M. Bakhtiar dans son ouvrage" 37 jours après 37 ans": "Je ne dispose d'aucune preuve contre Gharabaghi..." Selon mes informations, quelque 40 généraux ont quitté le pays. De nombreuses anciennes autorités iraniennes vivent aux Etats-Unis, au Canada, en Angleterre, en Allemagne et en France. Huit de ces généraux font partie des 37 qui avaient signé la déclaration de neutralité de l'armée dans les conflits politiques. Comme vous l'avez fait remarquer, tous ceux qui ont quitté le pays après le 11 février, l'ont fait en se déguisant, en utilisant des documents falsifiés ou en traversant clandestinement les frontières. Il en fut de même pour moi.

Malheureusement, vu le comportement de la République Islamique, on ne peut pas dire certaines choses. Cependant je détiens les identités de tous ceux qui m'ont aidé à quitter le pays. Lorsque je sentirais que leur publication ne comportera de danger pour personne, je le ferais. En attendant ce n'est pas possible. Comme je l'ai précédemment affirmé j'ai quitté l'Iran par la voie aérienne. Le reste doit être tenu secret. Cependant, comme je l'ai indiqué, quarante autres généraux sont dans la même situation, mais je ne sais pas pourquoi ce type de question ne leur est jamais adressé.

  Abbasi: Merci mon général.

Gharabaghi: Je vous remercie également.

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